CELTED - UFR Lettres et Langues
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Composante linguistique

Axe 4 : Lexicalisation, préformation, figement, idiomatisation


Ce quatrième axe de recherche s’intéressera aux expressions phraséologiques en français. En premier lieu, il s’agira d’étudier différents types de créations lexicales (à mi-chemin entre faits de parole, purement inférentiels et pragmatiques, et faits de langue intégralement assimilés) : métaphores ou métonymies plus ou moins lexicalisées, antonomases formées sur des anthroponymes ou des toponymes, transpositions (ex. les minettes « tendance »), processus de formation de mots composés par figement progressif de syntagmes nominaux, verbaux, prépositionnels, etc. L’objectif sera de déterminer en quoi et comment certains effets contextuels associés à l’usage de certaines formulations (mots, syntagmes) en contexte finissent par se cristalliser sous la forme de traits (ou implications) sémantiques associés à de nouvelles expressions lexicales émergentes, via la reprise, circulation de ces formulations d’un discours à l’autre et des routines interprétatives qui s’y rapportent.
On s’intéressera, en particulier, aux procédés selon lesquels certaines formes lexicalement complexes (figement) ou « décalées » par rapport à leur contexte effectif sont en fait employées en référence ou en lien avec un contexte originel, une situation d’emploi initiale (littéraire, politique, médiatique), parfois avec une forme d’énonciation inaugurale individuée (imputée à un locuteur particulier). On pourra se demander si les procédés en question renvoient à l’ensemble des expressions lexicales émergeantes (créations lexicales), sous la forme d’une signification transitoire, non encore définitivement établie, intégrant systématiquement une forme d’autocitation de leurs énonciations passées.
Ce quatrième axe de recherche devra également s’interroger sur les processus de délexicalisation ou grammaticalisation de certaines formulations, qui aboutissent à la formation des différents types de « mots du discours », interjections, verbes ou adverbes modaux, connecteurs, marques discursives, procédurales, jusqu’aux différentes marques dites grammaticales.

Ajoutons que l’analyse des procédés diachroniques associés à différentes formes de figement concerne également certaines séquences discursives de rang phrastique ou supra-phrastique, jusqu’à certaines formes discursives (stylistiques, génériques). Ce quatrième axe de recherche implique donc très globalement une réflexion sur le rôle de la mémoire, sur la nature et la fonction de ce qui est (plus ou moins) préalablement mémorisé, reconnu (vs construit) dans la langue et dans le discours. Loin de se limiter à l’identification des morphèmes dont les mots se constituent, la mémoire vient relayer à plusieurs niveaux ce qui relève de la composition des formes et de la combinatoire interprétative, ceci dans le cadre de processus interprétatifs impliquant la reconnaissance non seulement de mots et expressions idiomatiques, mais notamment de phrases sentencieuses et autres proverbes, maximes, jusqu’à certains schémas stylistiques, genres de discours, etc.
D’où certaines orientations de recherche particulières concernant, dans le cadre de ce quatrième axe, la formation et la signification des proverbes ( Pierre qui roule n’amasse pas mousse ) et autres phrases sentencieuses ( Les carottes sont cuites , Qui m’aime me suive), aphorismes, devises, etc.

1. Analyse de l’articulation entre langue (lexique) et encyclopédie, concernant la création de néologismes

Il s’agit notamment de mots dérivés de noms propres ( outreauisation ), ou construits par dérivation en référence à des attitudes ou des comportements historiquement et socialement situés (notamment les dérivés en –logue : déclinologue, ou –iste et –isme : décliniste, communautariste sur le modèle de belliciste, défaitiste) dont le statut reste intermédiaire : non (encore) intégrés en langue, ils ne sont pas moins en voie de stabilisation dans une compétence discursive où ils s’abstraient plus ou moins de leur contexte initial d’application. Plus généralement, on s’intéressera ici à la manière dont des faits de discours trouvent à se « recycler » en langue en utilisant des moyens morphologiques réguliers au regard du système du français.

2. Étude des différents types et formes de figement

On analysera de ce qui rapproche et distingue le figement d’interprétations associées à l’usage des formes lexicales ou syntagmatiques, qui aboutit tôt ou tard à l’émergence de nouvelles unités lexicales relevant des analyses de l’axe 1, et le figement d’unités phrastiques ou supérieures (proverbes, phrases sentencieuses, styles, genres, etc.) qui ne peuvent se lexicaliser à proprement parler compte tenu précisément de leur identité phrastique ou supra-phrastique.
Dans cette perspective, on examinera ce qui oppose le figement d’unités linguistiques ou formelles à différents niveaux, qui concerne avant tout la forme, précisément linguistique (lexicale, syntagmatique, proverbiale, sentencieuse, stylistique, générique, etc.), et la mémorisation d’unités de contenu (propositionnel), qui concerne la cristallisation d’opinions, de représentation mentales sous forme de lieux communs, stéréotype, etc., alors plus ou moins détachés de la forme linguistique (paraphrasables, reformulables). Dans les deux cas, le figement relève d’une habitude et d’une mémorisation, d’une appropriation collective, mais dont l’objet n’est pas identique.

3. Étude des expressions phraséologiques

La majorité des énoncés d’une langue ne sont nullement des productions créatives, linéarisant des unités lexicales afin de créer une construction inédite, bien au contraire, Wray/Perkins (2000) sont convaincus que quelques 70% des productions langagières (natives) comprennent des éléments langagiers préformés ou préfabriqués.
Ces éléments préfabriqués sont traités par la recherche anglophone sous les noms de « formulaic speech, lexicalised sentence stems, lexicalized phrases, prefabricated routines and patterns, routines, formulae, formulas, chunks ». Il convient d’y ajouter des termes français tels que « phrasème, expression phraséologique ou idiomatique, idiotisme, formule de routine, expression toute faite, etc. ».
En fonction des dénominations évoquées on peut, en effet, différencier deux grandes familles d’expressions préfabriquées : celles qui ont fait l’objet jusqu’à présent de recherches dans le domaine de la phraséologie, d’une part, et celles « découvertes » plus récemment par la «construction grammar», d’autre part.
La recherche en phraséologie de provenance francophone s’est avant tout concentrée sur les expressions polylexicales à sens non compositionnel, i.e. idiomatiques, qu’elles soient à valeur de phrases (notamment les proverbes) ou de syntagmes (idiotismes, binômes). Les éléments polylexicaux à sens compositionnel non idiomatiques – collocations, lieux communs, formules de routines - ont en revanche obtenu peu d’attention de la recherche francophone jusqu’à présent (cf. Mejri 2007), sans parler des textes préformés, par exemple les faire-part. De même, une classification phraséologique, à l’instar de celle développée par Burger (1998) pour l’allemand, n’a pas encore été établie pour le français. De surcroît, sachant que cette observation vaut pour la phraséologie en général, donc pour toutes les langues dans une plus ou moins grande mesure, nous possédons à ce jour relativement peu de connaissances empiriquement vérifiées au sujet des fonctions communicatives des phrasèmes car les études effectuées à partir de corpus de conversations authentiques font toujours l’exception.
En partant de ce constat quant à l’état de la recherche en phraséologie, le projet se fixe principalement les objectifs suivants :
1. Établir une classification globale de toutes les expressions phraséologiques du français, qu’elles soient idiomatiques ou non, qu’elles soient à valeur de phrase ou à valeur de syntagme, qu’elles soient référentielles ou purement communicatives. C’est la classification syntaxico-sémantique de Burger (1998) qui servira de point de départ, l’analyse approfondie des phrasèmes du français devra démontrer si les classes phraséologiques établies pour l’allemand sont effectivement adaptées à la langue française.
2. Étudier les expressions phraséologiques à sens compositionnel, i.e. notamment les collocations, formules de routine et autres lieux communs, jusqu’à présent négligées par la recherche francophone. Seront à examiner également les textes préfabriqués comme les faire-part, les remerciements au directeur de thèse ou les petites annonces.
3. Mettre l’accent sur l’étude de formes et fonctions discursives des différents types d’expressions phraséologiques.
4. Analyser la préformation au niveau de « constructions » syntaxico-sémantiques - à l’instar du so en allemand qui sert à projeter ou à annoncer un nombre limité de structures -, par exemple « c’est (agent) qui (prédicat) », « davantage de x que de z » ou encore « c’est ce que + verbe + agent… ».
5. A travers l’étude de corpus authentiques, relever des créations polylexicales récentes, telles que « se prendre la tête, on va dire…, on va faire avec, c’est d’la balle, etc. ».
La nouveauté et l’originalité de ce projet résidera notamment dans une approche rigoureusement empirique : les analyses partiront sans exception de corpus authentiques (existants et à constituer), aussi bien de langue écrite (littérature, presse, textes d’usage) qu’orale monologique (informations télévisées, discours politiques) et dialogiques (talk-shows télévisés, discussions publiques, conversations téléphoniques).

4. Clarification des rapports entre proverbe et stéréotype

Si l’on se réfère aux travaux de Kleiber, au-delà de diverses propriétés relevant de leur structure binaire et implicative, de leur portée relative aux conduites humaines (ou météorologiques), les proverbes correspondent à une forme particulière d’expression idiomatique, de rang phrastique et de portée générique. En tant que phrases génériques, les proverbes consistent à décrire une vérité générale, indépendante de leur situation d’énonciation effective, plutôt qu’un état de chose particulier comme le font les phrases événementielles.
L’un des objectifs d’Anscombre est de déterminer plus précisément s’il s’agit de phrases génériques exprimant un stéréotype (phrases typifiantes a priori) ou s’il s’agit de phrases génériques exprimant de simples opinions subjectives (phrases typifiantes locales). Nous montrerons que les proverbes expriment généralement une opinion subjective et donc contestable, mais qu’ils présentent en outre cette opinion comme contraire à un stéréotype antagoniste. Loin d’exprimer des stéréotypes, les proverbes au contraire les réfutent. « À quelque chose, malheur est bon », par exemple, s’en prend à l’essence même, au stéréotype de malheur, « Il n’y a pas de roses sans épines », à l’idée de perfection communément associée à la beauté. Le langage dispose même de paires proverbiales antagonistes susceptibles de se contrer réciproquement. Celui qui affirme qu’« il n’y a pas de fumée sans feu » s’en prend au fait que les apparences sont réputées trompeuses, et s’expose ainsi à être réfuté par celui qui soutiendrait, par exemple, que « L’habit ne fait pas le moine », ou qu’« une hirondelle ne fait pas le printemps ». Comment expliquer dans ces conditions que les proverbes se comportent, réagissent à différents tests linguistiques, comme des phrases exprimant un stéréotype ?
L’objectif de cette recherche sera de répondre à cette question en prenant appui sur la nature idiomatique des proverbes. Il s’agira de faire apparaître que, si les proverbes semblent exprimer une vérité communément admise, s’ils se comportent à certains égards comme des phrases exprimant un stéréotype, cela ne tient pas à ce qu’ils disent, qui relève en soi d’une simple opinion subjective, mais à leur faculté de faire écho à une voix collective en vertu de leur forme idiomatique. Leur force de conviction ne tient pas en soi à leur contenu, mais au fait que ce dernier s’exprime dans une forme sentencieuse associée à une voix collective. Ainsi les proverbes ne signifieraient pas simplement ce qu’ils disent, mais que ce qu’ils disent est on-vrai, sage, ancien, éprouvé par les générations. Parmi les phrases sentencieuses, les proverbes constitueraient une classe homogène consistant à contrer un stéréotype à l’aide d’un idiotisme.

5. Étude des usages discursifs des phrases sentencieuses dans les fictions dramatiques

Notre hypothèse de départ est que le producteur d’une phrase sentencieuse rapportée, comme son interprète, en l’occurrence le personnage, ont plus ou moins conscience d’être en présence d’une hétérogénéité énonciative, d’un écho de forme et de contenu, par l’intermédiaire d’une re-énonciation dont il importera de décrire les modes d’appropriation et d’insertion dans la texture du dialogue théâtral. Dissociation polyphonique qui fait que le locuteur de l’énoncé parémique n’est pas son auteur originel mais le responsable de son réemploi et de l’application à une situation donnée de la vérité générale que formule l’énoncé. En précisant que du point de vue de l’auctorité / autorité du discours circulant, le locuteur / énonciateur d’origine peut être un L-locuteur individué ou un On-locuteur anonyme. Quand il est L-locuteur, l’énonciateur représente un auteur connu et reconnu, à l’origine d’une « parole ailée » (maxime, apophtegme, pensée, sentence). Quant au On-locuteur, il est caractérisé comme étant « la sagesse des nations », la « sagesse populaire » ou « l’observation quotidienne » (proverbes, dictons, adages).
On essaiera de montrer que ces phrases sentencieuses, dans un corpus théâtral, font l’objet d’un double mouvement circulatoire : importation à partir de sources plus ou moins identifiables (citations tirées d’œuvres et d’auteurs anciens ou d’ouvrages qui font autorité tels que la Bible) ou sur la base de l’anonymat ; exportation vers le discours commun d’une phrase extraite d’une œuvre dramatique qui, à force d’être répétée, acquiert le statut de pensée anonyme (Corneille est à cet égard un excellent pourvoyeur ! ).
On s’intéressera enfin au phénomène du détournement des phrases sentencieuses rapportées, qu’il soit de type ludique ou critique : déformation d’un proverbe attesté en fonction d’un contexte donné, imitation d’un proverbe facilement reconnaissable ; révision d’une source textuelle qui fait autorité.

6. Projet de création d’une base de données d’énoncés sapientiels médiévaux et modernes de la Péninsule ibérique

L’objectif principal de cette recherche est de participer à la mise en place d’un projet de création d’une base de données d’énoncés sapientiels médiévaux et modernes de la Péninsule ibérique. À partir d’énoncés proverbiaux partagés elle permettra d’en étudier les sources et la diffusion. Elle explorera l’unité dans toutes les langues et cultures en contact dans la Péninsule ibérique, à ses frontières (Provence, Languedoc-Roussillon, Aquitaine) et dans sa diaspora (arabo-andalouse et judéo-espagnole). Elle sera multilingue dans les langues modernes suivantes : français, castillan, catalan, galicien, portugais, provençal, arabe classique et maghrébin, judéo-espagnol ; et dans les langues anciennes suivantes : latin, grec, araméen, hébreu, sanskrit, pehlevî. Les langues de traduction et de consultation seront le français, l’espagnol et l’anglais.
Il s’agit de voir à partir d’un énoncé :
- La source de cet énoncé,
- Les modifications que les cultures de réception opèrent,
- Les circuits de transmission des unités [l’énoncé précis avec sa leçon],
- Les liens que les unités entretiennent entre elles à l’intérieur d’une culture donnée,
- Les liens des unités avec les corpus sapientiaux et exemplaires.

Notre intérêt n’est donc pas, comme dans d’autres bases de données existantes, le recensement de tous les proverbes d’une culture donnée ou une classification thématique des proverbes du monde (jamais exhaustive) mais nous partons de l’unité pour comprendre à partir de quoi et comment s’organise un ensemble proverbial dans une culture donnée. L’enjeu serait de contribuer à la compréhension de cette dynamique collective qui aboutit à la fixation de valeurs de vérité dans des séquences sémantiques et syntaxiques particulières. À partir d’une création individuelle, d’un modèle, d’une source écrite originale ou traduite (ce que l’analyse de l’énoncé exact, de sa structure, des métaphores utilisées, des termes choisis, permettra éventuellement de découvrir), le proverbe (ou la sentence) s’inscrit dans un environnement social donné, en référence et résonance avec d’autres textes. Il peut se transmettre avec une relative stabilité à travers le temps ou évoluer en fonction des choix opérés par la culture. La base permettra de mettre à jour les stabilités, mais aussi les bifurcations éventuelles, les réanalyses, voire les inversions de sens des énoncés. Elle permettra d’apprécier la continuité ou discontinuité aréale, temporelle et culturelle.

La base de données sur les proverbes sera articulée aux autres bases de données existantes sur le Moyen Âge en Europe et à trois bases complémentaires :
- Données bibliographiques (travaux savants), (modèle Bibliex de ThEMA)
- Renseignements sur les œuvres sapientielles médiévales
- Données biographiques sur les auteurs, compilateurs et traducteurs.

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