CELTED - UFR Lettres et Langues
Ile du Saulcy
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Composante littératureAxe 3 : LogogenèsesLes recherches de l’axe 3 Littérature prolongent les recherches en ethnocritique entreprises au sein du CELTED et sont à articuler avec l’axe 4 de la composante Linguistique. Elles visent à comprendre le fonctionnement anthropologique et linguistique des imaginaires culturels de la langue et des discours. La focalisation sur le LEXIQUE conduira à étudier essentiellement certaines matrices de production et de réception fictionnelles, en particulier les traitements génériques et poétiques des expressions idiomatiques. Selon la célèbre formule de Wittgenstein, « toute une mythologie est déposée dans notre langue » ( Remarques sur Le Rameau d’Or de Frazer ), l’hypothèse logogénétique suppose, pour ne prendre qu’un exemple, que les locutions idiomatiques d’une langue (« chercher une aiguille dans une meule de foin », « tourner sept fois la langue dans sa bouche », « se jeter dans la gueule du loup », etc.) sont des idiomatismes culturels - analysables comme tels (et pas seulement conçus comme des « subtexts » au sens de Riffaterre). Ces topiques discursives communes ont le statut de référents implicites ou explicites que l’auteur et / ou le lecteur relexicalisent et remotivent dans des genres aussi divers que les fables ou les fabliaux (narrativisation de proverbes), les textes hagiographiques (sources et ressources étymologiques), les légendes anthroponymiques ou toponymiques (récits étiologiques) mais aussi les contes oraux, la littérature de jeunesse, la littérature populaire, la poésie de Mallarmé ou de P. Valéry - « D’une consonance naît parfois un mythe… », etc. Comme si la littérature était, peu ou prou, une étiologie poétique de la langue, une quête idiolectale et une requête inventive de la culture qui fait corps avec la langue. A titre d’exemple, un dossier « logogénétique » constitué autour d’un roman de Zola – La Débâcle – pourrait se focaliser sur l’exécution de Goliath Steinberg à la fois « égorgé comme un cochon » et véritablement saigné comme lors de la « tuée du cochon » dans la France d’autrefois. La sémiosis zolienne combine ainsi la mémoire latente de la formule expressive (exploitée parfois dans les contes oraux et populaires recueillis au XIX°s.) et la référence assumée à une pratique paysanne ritualisée pour produire une variante littéraire et inouïe du sacrifice de ce «cochon de Prussien», combinatoire sémio-culturelle qui littéralement et dans tous les sens engendre ici la fiction. 1. Ethnocritique de la logogenèse C’est une contribution à une poétique culturelle des processus d’engendrement et de traitement logogénétiques de la littérature qui est au cœur de notre projet de recherche. Le programme esquissé jadis par Ph. Hamon ( Littérature, 6, 1972), mais resté sans suite à notre connaissance, donne une idée du travail de modélisation à accomplir, dans une perspective ethnocritique ici : « Il y aurait toute une « narratologie génétique » à constituer. Le langage porte en effet en lui, dans ses constituants les plus humbles (lexique, paradigmes grammaticaux…) ou les plus fossilisés par l’usage (la locution, le cliché, la métaphore usée…), les germes d’un récit toujours possible, des suggestions implicites pour une articulation discursive du sens (…) ». Les principaux axes de recherches ethnocritiques pourront s’organiser autour des problématiques suivantes : - Les locutions lexicalisées comme programme narratif et microsystème culturel (ex. « attraper le diable par la queue », « estropier un nom », « faire un temps de cochon », etc.). Il est dans la logique de la logogenèse de postuler que les syntagmes lexicalisés relèvent en langue comme en discours d’une double analyse : réglages linguistiques et codes culturels. L’articulation des deux n’a pu, jusque là, être correctement étudiée dans la mesure où les lexicologues proposent en général des descriptions segmentées ou normatives des syntagmes lexicalisés (la structure même en liste des dictionnaires d’expressions par exemple, les notions de contamination de sens, de pseudo-motivation ou de fausses interprétations, d’accidents linguistiques, etc.) ; dans la mesure aussi où les anthropologues ne se préoccupent guère des contraintes de la langue et des discours. Ce programme d’une « anthropologie du vocabulaire » a été esquissé jadis par Alain Rey, mais est resté « lettre morte », à notre connaissance. Nous proposons de le reprendre à nouveaux frais en fonction des développements récents des sciences linguistiques et anthropologiques, et de la coopération scientifique que permet précisément l’actuel projet commun du CELTED. - Les locutions idiomatiques comme marqueurs d’initiation au symbolique discursif, au rite de la parole. A titre d’exemple, le conte normand Les Sabots (Maupassant) repose sur un jeu permanent avec l’expression « mêler ses sabots ». L’intrigue déploie en effet une double acception sémantique (littérale, académique et exotérique / ou figurée, sociolectale et ésotérique) mais inégalement maîtrisée par les protagonistes. Le personnage « innocent » et le lecteur sont in fine initiés au double code inséparablement langagier et culturel. Études des différentes positions – plus ou moins évolutives – des divers personnages et du narrataire par rapport aux savoirs codés en langue et en discours. - Les idiomatismes comme marqueurs culturels d’univers socio-discursifs (cf. les « micro-mondes » de M. Bakhtine ou les « cosmologies » de V. Descombes) et leur dialogisation plus ou moins belligérante dans l’espace du roman. Nous retrouvons les phénomènes de polyphonie narrative (polyvocalité et polylinguisme selon M. Bakhtine) et de polyphonie culturelle (oralité populaire de l’expression idiomatique souvent et réemploi artiste et cultivé à l’écrit – cf. J. Goody sur « orality » & « literacy » en littérature). - Les expressions figées comme programme d’écriture et de lecture explicite ou implicite dans des récits qui concernent aussi bien des genres à orientation didactique (le texte hagiographique, les légendes toponymiques, les fabliaux, les contes proverbiaux, les albums pour enfants, les romans pour la jeunesse, etc.) que certains marchés littéraires (la paralittérature, la littérature parodique, la littérature expérimentale, etc.) qui visent des publics très contrastés. - L’expérience culturelle des exotismes langagiers (les expressions idiomatiques comme marqueurs identitaires d’une culture) et la mémoire culturelle des mondes langagiers figés en langue et défigés en discours littéraire (« naître dans les choux » et le personnage de Marjolin dans Le Ventre de Paris de Zola). Le jeu de ce que Cl. Hagège décrit en termes de dissymétrie entre « temps linguistique et temps social ». - Les « boucles » logogénétiques. Le tableau de Brueghel l’Ancien Les Proverbes se présente stricto sensu comme une figuration picturale et savante de proverbes populaires ou communs, discours peints qui eux-mêmes supposent en réception une activité ludique et culturelle de recodage langagier. Cette « encyclopédie sapientielle » repose sur une dynamique dialectique qui passe du générique en langue (« attendre que les cailles tombent rôties ») au spécifique en discours imagé (dessin d’une caille particulière dans un contexte précis) pour revenir à l’identification de tel ou tel proverbe. Une sorte de devinette culturelle qui conduit des mots aux choses, des mots peints aux choses dites. - La littérature créatrice d’expressions imagées lexicalisées (« la mouche du coche », « les moutons de Panurge »). On trouve des exemples en liste dans les travaux de P. Guiraud et alii. Dans la division sociale du travail culturel, les écrivains de la culture imprimée sont souvent (?) en fait des polygraphes qui sont à la fois lexicologues et auteurs d’œuvres littéraires (Perrault, secrétaire général du Dictionnaire de l’Académie, Nodier et son Dictionnaire des onomatopées, tel écrivain naturaliste et les dictionnaires d’argot, Grimm conteur, grammairien et auteur de dictionnaire de langue, etc.). 2. Logogenèse de la littérature américaine La littérature américaine présente un champ d’étude intéressant pour la notion de logogenèse. Au 19e siècle, la nation était à la recherche à la fois d’un lexique adapté à son expérience et d’un répertoire de thèmes dignes de représenter un monde nouveau. Ce n’est pas étonnant que les poèmes de Whitman ressemblent à des listes de mots plutôt qu’à des poèmes. Le monde devait être nommé avant tout. Il fallait placer des mots sur les choses. Mais en prenant une épaisseur sociale et historique, l’expérience américaine s’est exprimée de plus en plus à travers une polyphonie qui reflétait la complexification de la vie américaine et de sa représentation. Pendant que Mark Twain puisait dans les sources de l’oralité, Nathaniel Hawthorne et Herman Melville narrativisaient des « idiomatismes culturels » de façon à dévoiler les pièges tendus à celui qui croyait dans le pouvoir adamique de l’écrivain. La célèbre nouvelle de Melville Bartleby the Scrivener narrativise un toponyme symbolique ( Wall Street, le quartier des affaires, symbole de l’esprit d’entreprise, devenant lieu d’enfermement moral et psychique). La dissymétrie entre « temps linguistique et temps social » est particulièrement marquée dans ce pays dont le projet national repose sur une unité imaginée alors que l’expérience sociale cherche une assise dans une réalité hétérogène. L’une des particularités du contexte culturel américain est le rôle joué par la parole biblique, qui se prête facilement à la narrativisation à cause de la croyance profonde dans l’idée de l’Amérique comme la Terre Promise (voir les analyses de Sacvan Bercovitch). Paul Auster joue dans sa fiction sur l’incapacité des Américains à sortir de ce schéma narratif devenu programmatique (« Go West, young man… »). La dimension allégorique des romans de Nathaniel Hawthorne cristallise une confrontation entre la « lettre » comme symbole d’une application stricte des textes sacrés et l’expérience ambiguë de la vie dans le nouveau monde. Les locutions les plus intéressantes à explorer sont sûrement celles qui concernent l’argent et le temps, ou le rapport entre les deux : « Money talks », « Time is money », « To do something in the nick of time » ( juste à temps ), « Time and tide wait for no man », etc. Le roman de Faulkner, As I Lay Dying (Tandis que j’agonise), joue sur la narrativisation de locutions qui représentent des visions différentes du temps, allant du « nick of time » de l’américain rusé et pragmatique au temps biblique contenu dans l’expression « The Lord giveth and the Lord taketh away ». Faulkner construit ses fictions par superposition de récits proches du folklore et de schémas narratifs mythiques, créant ainsi un terrain particulièrement propice à l’étude du symbolique discursif et de la polyphonie culturelle. Les écrivains afro-américains jouent d’une façon différente sur la narrativisation des idiomatismes culturels par lesquels ils se trouvent enfermés dans un discours dont ils n’ont pas la maîtrise. Le phénomène qu’on appelle « signifying » consiste à jouer sur les mots mais également à endosser les stéréotypes véhiculés par ces idiomatismes tout en les faisant éclater. La différence entre la culture européenne et la culture américaine se révèle en partie à travers un rapport différent, peut-être une distance différente, entre la langue, le lexique et les pratiques culturelles. Est-ce que la langue, dans le contexte américain, ne serait pas d’ailleurs à la recherche d’une culture avec laquelle elle pourrait faire corps ? L’étude de ce contexte pourrait permettre de mieux comprendre les mécanismes mis en jeu. 3. Logogenèse de l’invention poétique On se propose d’étudier les phénomènes de lexicalisation et de délexicalisation comme matrice de production et de réception littéraires. On connaît les contraintes oulipiennes qui portent sur le lexique, que ce soit par composition, dérivation, emprunt... ainsi que leurs usages productifs du lexique (calembours, à-peu-près, fables-express, vers holorimes...). On s’intéressera, dans cette recherche, plus particulièrement aux « préverbes et locutions introuvables ». Il s’agit de fabriquer, en croisant des fragments de dictons familiers, de nouvelles locutions. Ainsi, avec tirer le diable par la queue et bâtir des châteaux en Espagne, on obtient deux « locutions introuvables » : « tirer le Diable en Espagne » et « bâtir des châteaux par la queue ». La méthode peut être étendue à quelques locutions comparatives. Il suffit de mettre en relation des éléments de deux séries pour obtenir des comparaisons originales. Au lieu de procéder par simple juxtaposition de fragments (deux moitiés d’énoncés différents), on peut procéder par imbrication d’éléments (en nombre supérieur à deux) : Qui a bu vendredi dimanche confirme la règle / Qui a bu vendredi dimanche craint l’eau froide. Outre la description des procédés, cette recherche aura pour but de mener une réflexion sur la circulation des discours dans un espace socio-culturel donné, ainsi que sur les enjeux d’une poétique propre à une avant-garde littéraire particulière. 4. Logogenèse de l’utopie La création fictionnelle de l’île d’Utopia qui n’existe pas a, comme on sait, engendré la création du genre de l’utopie qui, à titre romanesque ou politique, se caractérise comme une philosophie du bonheur collectif, partagée par une petite population qui vit retranchée, dans un cadre géographique ou architectural dont les propriétés ne sont jamais sans rappeler l’île fondatrice de Thomas More. La filiation littéraire du genre autant que les utopies politiques et sociales ultérieures ont maintenu la toponymie comme l’un de ses ressorts explicatifs premiers : l’univers clos et sa dénomination motivée sont en effet toujours constitutifs du genre. Le recensement des noms d’utopies, littéraires ou non, satiriques ou sérieuses, mérite d’être réexaminé sous l’angle logogénétique qui est proposé. En quoi la dénomination d’ Utopia est-elle porteuse des contradictions d’un monde idéal et impossible et, après Utopia, la motivation des noms de lieux utopiques, l’indice signifiant d’une appartenance au genre ? |
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